Responsables de l’atelier
Rédouane ABOUDDAHAB (Université du Mans)
Pascal BATAILLARD (Université Lumière-Lyon 2)
Eléonore LAINE FORREST (Université de la Nouvelle-Calédonie)
Rédouane Abouddahab, Université du Mans, r.abouddahab@free.fr
Rédouane Abouddahab est Professeur de littérature nord-américaine moderne et contemporaine à l’Université du Mans. Il a consacré plusieurs travaux à Hemingway, mais aussi à d’autres artistes et écrivaines et écrivains nord-américains, dont il éclaire les œuvres avec un outillage conceptuel psychanalytique articulé avec le poétique et l’anthropologie de l’altérité et de la transculturalité.
Pascal Bataillard, Université Lumière-Lyon 2, pascal.bataillard1@gmail.com
Emancipation : Au-delà du ressentiment, Joyce entre dissipation et dissolution
Par définition, toute tentative d’émancipation est contrariée par des forces extérieures : dans le cas de Joyce, l’église catholique (on se rappelle sans mal du tonitruant ‘Non serviam’ de Stephen dans A Portrait of the Artist) et l’Angleterre coloniale, pour faire simple, trop simple (il suffira d’évoquer certains propos surprenants de Joyce dans une conférence donnée à Trieste à ce sujet ou encore cet Union Jack roulé à étroite proximité d’un divan par Bloom, pour ne rien dire de son attachement à la langue anglaise qu’il contribue tout de même à dynamiter. Mais non moins menaçants sont des champs de forces se déployant dans la psyché, où se rejouent en partie les conflits externes internalisés.
Freud, à la suite de Nietzsche sur ce point, ceci est clair, mais aussi, plus ironiquement, à la suite de Kant, a bien montré comment les instances morales étaient intégrées comme organe de contrôle. Gilles Deleuze a bien montré l’importance de la figure de l’être du ressentiment dans l’économie de la philosophie de Nietzsche – philosophie ou contre-philosophie, comme on parle d’un contre-poison, de ce pharmakon dont Deleuze et Derrida nous ont fait mieux comprendre les effets contradictoires mais indissociables.
Seulement, il ne suffit pas de s’élever contre ces forces et de se donner comme programme de transgresser les lois que l’on récuse pour s’émanciper. En effet, l’instance de contrôle du surmoi, ce grand interdicteur, est aussi une puissance de préservation.
C’est à partir de ces observations, somme toute aussi banales que fondamentales, que je reviendrai sur Finnegans Wake, non sans avoir préalablement parcouru à grands traits les moments de l’œuvre qui précèdent. La question de la jouissance sera centrale, avec certains corollaires que sont sublimation et désublimation, ainsi que le sacré, non moins pour les traces s’en donnant à lire que pour les lectrices de ce livre toujours à venir, errant sans cesse au fil de son riverrun.
Pascal Bataillard est enseignant-chercheur à l’Université Lumière-Lyon 2, où il enseigne littérature et traduction. Sa recherche porte aujourd’hui sur Joyce et des auteur.e.s irlandais des 20e et 21e siècles, et plus exactement sur la problématique ‘folie et écriture’, ainsi que sur des questions liées à la traduction, l’adaptation et la ré-écriture, aux croisées des champs littéraires, psychanalytiques et philosophiques.
Emmeline Gros, Université de la Nouvelle Calédonie, emmeline.gros@unc.nc
Écrire sous le regard patriarcal : De l’“écriture frivole” à l’écriture de l’intime féminin ou comment écrire pour se voir dans le journal de Germaine Ayrault (1941–1946)
Cette communication analyse le journal intime récemment publié (2025) de Germaine Ayrault, jeune Calédonienne écrivant entre 1941 et 1946 alors que Nouméa, transformée en hub américain militaire stratégique, vit un quotidien saturé de toponymies en anglais, de pratiques sociales, de codes vestimentaires et de comportementaux nouveaux.
A première vue, dans ce journal-chronique sentimentale, Germaine Ayrault reconduit le régime patriarcal du regard en se situant d’abord comme femme-objet, destinataire et désireuse du désir masculin et mesurant elle-même la puissance performative de ce que Joan Riviere qualifie de mascarade féminine. Dans une lecture que l’on pourrait même qualifier de lacanienne, Germaine se constitue symboliquement dans l’identification au regard de l’Autre — ici surtout, américain.
De femme vue (ou femme-objet), Germaine devient femme-sujet : elle raconte, se raconte, mais se lit elle-même, à la façon d’une patiente et de son propre analyste, produisant ce que Smith & Watson nomment un self-splitting narrative. Les brèves incursions de l’anglais — qu’elles servent à marquer la chronologie (April 12, Friday 46 ; Friday 7 September 1945) ou qu’elles prolongent voire supplantent le français dans la sphère intime (« Gosh!… », « Je suis all mixed up ») — renforcent ce clivage. Elles relèvent moins de l’emprunt lexical que d’une véritable bascule linguistique, temporelle et spatiale dans un monde autre—américain certes mais aussi celui du désir et de l’affect. Par ce renversement qui est déjà en soi un geste de réappropriation du récit, Germaine Ayrault suit ici une trajectoire émancipatrice dont la dynamique est profondément cixoussienne. Parce qu’elle dit justement la vérité de l’expérience féminine (ou de la mascarade féminine), cette écriture subvertit en profondeur les structures normatives du genre, du désir et du regard patriarcal.
Emmeline Gros est Maître de conférences en anglais à l’Université de la Nouvelle-Calédonie. Elle est également responsable de la Licence Langues Étrangères Appliquées (LEA). Ses domaines de recherche portent sur les représentations masculines dans la littérature et la culture américaine. Elle s’intéresse aux questions de masculinité(s) — plus particulièrement sur la manière dont certains modèles, héritages culturels et récits enferment les hommes dans des rôles masculins rigides. Sa recherche analyse les récits de résistance ou de libération, en particulier ceux mobilisant des figures marginales ou transgressives comme le fugitif, le drifter, le outlaw ou le pirate, pour déterminer si, comment et dans quelle mesure ces imaginaires parviennent à produire de véritables alternatives aux modèles de pouvoir dominants, ou s’ils sont récupérés et reconfigurés par les structures hégémoniques. Récipiendaire en 2002 d’une bourse d’études (GRSP) par Rotary International, elle est titulaire d’un double doctorat obtenu conjointement à Georgia State University (Atlanta, Ga) et à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (France). Sa thèse a été primée par le Grand Prix de Thèse (2011). Elle est ensuite devenue Maître de conférences en anglais à l’Université de Toulon, sur la Côte d’Azur, avant de rejoindre l’UNC en délégation en février 2024.
Eléonore Lainé Forrest, Université de la Nouvelle-Calédonie, eleonore.laine-forrest@unc.nc
Voices of Emancipation – Pacific Indigenous Women Writers’ Reclaiming of the Abject
Part of Pan-Pacific literature, an increasing number of Indigenous women writers are using the voice of fiction not only to liberate their people from colonialism and its ongoing imperialistic reproductions, but also to help emancipate native women from the modern world’s patriarchal logic. Their writings constantly point out that, not only as women but as Indigenous individuals, they suffer intersectional punishment (Crenshaw), and experience abuse both from the white male-dominated society and their intrafamilial circles. Incarnating what the modern world fears the most, their voices have been muzzled and bodies infantilised, objectified and shamed to erase the abject (Kristeva) they hold in their womb. Acting as a means to end that vicious circle, Sia Figiel’s Where We Once Belonged (Samoa); Titaua Peu’s Mūtimes (Polynesia); Noëlla Poemate’s “Un prénom de Fleur” (New Caledonia); Tara June Winch’s The Yield (Australia) ; and Alice Tawhai’s Aljce in Therapy Land (New Zealand) reverse the Western patriarchal narrative. They subvert the inherited colonial language by inscribing their cultural identities onto its very words. Above all, they position women as the central characters of their stories, relegating men to a secondary status, and imbue their writing with female motifs from which society averts its gaze. Building on this argument, this paper concentrates on the use of autodiegetic narration in the selected writings, and sheds light on the shaping of an empowered voice that frees itself from subaltern status to forge its own paradigm. To that end, the use of Indigenous magic realism as well as of ancestral myths and teachings is closely studied to reveal a narrative which unravels like a spun yarn, a carefully woven fala.
Eléonore Lainé Forrest est une enseignante-chercheuse franco-australienne basée à l’Université de la Nouvelle-Calédonie. Spécialiste des écritures de fiction contemporaine australiennes et américaines, elle s’appuie sur les cadres théoriques élaborés par les études postcoloniales et décoloniales, ainsi que par les épistémologies éco-féministes. Elle explore ainsi la manière dont ces écritures révèlent les mécanismes destructeurs du colonialisme et de ses prolongements contemporains sur les êtres vivants—en particulier femmes et peuples premiers—ainsi que sur la Terre.
Maëla Pelleter, Université du Mans, Maela.Pelleter.Etu@univ-lemans.fr
Fête et dé-fête : L’échec de la transgression comme barrage à l’ennui métaphysique dans The Sun Also Rises
De même que Claude Debussy confesse dans ses Proses lyriques « Mon âme meurt de trop de soleil », les personnages d’Ernest Hemingway, dans son roman The Sun Also Rises, se consument eux aussi sous l’éclat d’une lumière trop ardente.
Si, comme le texte de cadrage le stipule, « l’émancipation n’est pas synonyme de liberté », la liberté sans frontières est paradoxalement chez l’auteur synonyme d’errance et d’emprisonnement.
Nous verrons en effet dans cette communication comment l’absence de limite prive les protagonistes de toute altérité symbolique et les confronte à un réel insoutenable : celui d’un vide que la fête tente désespérément de combler.
Vladimir Jankélévitch l’exprime avec acuité dans L’Aventure, l’Ennui, Le Sérieux : « Personne ne veut être délivré, dit Paul Dukas ; et nous aussi, qui avons tant désiré être libres, nous voilà tout étonnés de ne pas nous sentir plus heureux dans nos vacances infinies. ».
La fête, dans le roman, devient alors un rituel paradoxal : une tentative de transgression pour échapper à l’ennui métaphysique, mais qui, par sa répétition, tourne à la « dé-fête » en mettant en lumière la célébration de l’absence et de la perte.
L’excès hédoniste, la violence et la sensualité apparaissent alors comme les manifestations d’un désir orphelin du Père symbolique, pour reprendre la terminologie lacanienne.
Cette communication tentera donc d’analyser comment la fête, qui est un espace où la transgression est censée être libératrice, cesse de l’être pour devenir symptôme par le truchement de l’absence de sens symbolique.
Maëla Pelleter est doctorante à l’Université du Mans. Elle prépare une thèse intitulée Obscure clarté. Désir et divertissement dans l’œuvre de Hemingway. Une lecture psychanalytique et philosophique, sous la direction de Rédouane Abouddahab.
Virginie Soula, Université de la Nouvelle-Calédonie, virginie.soula@unc.nc
Fictions océaniennes de l’émancipation – Quelques exemples de l’expression du féminisme décolonial du Pacifique
Dans la continuité de la communication donnée lors du congrès de la SAES en 2024, je souhaiterais poursuivre l’analyse des œuvres fictionnelles des auteures kanak et māorie, Déwé Gorodé et Patricia Grace. Le travail entamé l’an passé sur « la place des femmes et les relations à l’espace des personnages féminins de Cousins (P. Grace, 1992) et de L’Epave (D. Gorodé, 2007) » peut en effet être poursuivi et développé en interrogeant l’importance du thème de l’émancipation chez les deux auteures, notamment dans les romans : Mutuwhenua The Moon Sleeps (P. Grace, 1978) et Tâdo tâdo Wéé ou no more baby (D. Gorodé, 2012). Chacune d’elles y met en scène un personnage féminin central, très jeune au début du roman, dont le parcours relève d’une double quête : celle de l’émancipation d’une jeune femme océanienne, mais aussi celle des peuples auxquels elles appartiennent. Différentes pistes de réflexion pourront être explorées à partir de l’analyse de ces deux romans : l’éventuel soubassement autobiographique de ces fictions, mais également la construction d’une « utopie » féministe décoloniale visant à remettre en question des assignations sociales et génériques au sein de ces sociétés.
Virginie Soula est Maître de conférences à l’Université de la Nouvelle-Calédonie. Docteure en Lettres Modernes, elle s’est spécialisée dans la littérature francophone de la Nouvelle-Calédonie et de l’Océan Pacifique. Elle a publié plusieurs travaux sur le Pacifique francophone. Elle est notamment auteure d’une monographie sur l’histoire littéraire en Nouvelle-Calédonie : Histoire littéraire de la Nouvelle-Calédonie (1853-2005), parue aux Éditions Karthala, Paris, 2014. Elle est membre de l’Unité de Recherche TROCA (Université de la Nouvelle-Calédonie).

