Responsables de l’atelier
Virginie Roiron (Sciences Po Strasbourg)
Kushboo Mangroo (Université de Poitiers)
Arab Lisa, Université de Poitiers, lisa.arab@univ-poitiers.fr
Lisa Arab est ATER et doctorante en troisième année à l’École doctorale Humanités de l’Université de Poitiers, affiliée au laboratoire MIMMOC sous la codirection de Elizabeth Gibson Morgan et Elodie Peyrol Kleiber. Ses recherches portent sur la mémoire coloniale et collective de l’Irlande, ainsi que sur l’enseignement de l’histoire de 1922 à 1990.
Au-delà d’une lutte armée : les stratégies d’émancipation irlandaises face à la domination anglaise (XIXᵉ–XXᵉ siècles)
De l’invasion anglo-normande aux plantations, puis à l’Acte d’Union, l’Irlande a subi des formes multiples de domination politique, culturelle et linguistique, qui ont nourri une succession de revendications nationales. La lutte pour l’indépendance de la République d’Irlande s’inscrit dans un processus long, complexe et pluriel, qui ne saurait être réduit à la guerre de l’indépendance (1919-1921). Elle s’enracine dans plusieurs siècles de résistances, d’émancipations, et de négociations, au sein d’un espace marqué par la colonisation britannique.
Dans cette perspective, cette communication proposera d’explorer les stratégies élaborées par les nationalistes irlandais pour se libérer de l’emprise de l’Empire britannique : mobilisations politiques, réformes parlementaires, renouveaux culturels, mais aussi actions mémorielles, mais aussi compagne de propagande. L’ensemble de ces initiatives a progressivement contribué à façonner l’identité nationale irlandaise, et l’Irlande post-coloniale.
Il convient, à ce titre, d’examiner également les stratégies déployées après l’insurrection de Pâques 1916. Souvent considérée comme l’événement déclencheur de la lutte pour l’indépendance, cette insurrection a préparé le terrain à la victoire du Sinn Féin lors des élections de 1918, puis à la création symbolique d’un parlement irlandais autonome (Dáil Éireann). Toutefois, ces développements ne peuvent être appréhendées sans les relier aux mouvements d’émancipation antérieurs, ni sans prendre en compte la campagne de propagande menée aux États-Unis, à la fois par les nationalistes irlandais et par les autorités britanniques. C’est dans ce contexte de la Première Guerre mondiale, cette conjoncture internationale particulière, et à un moment stratégique, que l’Irlande proclama son indépendance. Cette communication entend ainsi que l’indépendance irlandaise résulte d’une accumulation progressive de mouvements et stratégies d’émancipations politiques, culturelles et identitaires, et qu’elle relève une conception élargie et nuancé du processus d’émancipation nationale et politique.
De Witte Emilie, Université Sorbonne Nouvelle, emilie.de-witte@sorbonne-nouvelle.fr
Emilie de Witte est docteure en civilisation britannique de l’Université Sorbonne Nouvelle. Elle a soutenu sa thèse, « Retour de bâton » contre le multiculturalisme et « classe ouvrière blanche » dans les discours politiques en Australie et au Royaume-Uni, 1996-2019, sous la direction du Pr. Romain Garbaye le 21 novembre 2025. Elle a publié « The notion of “white working class” in British political discourse, from New Labour to Brexit » (2022) dans l’OSB et « La diversité et le multiculturalisme selon David Cameron, 2005–2011 » (2025) dans les Cahiers du MIMMOC. Son article « Le “retour de bâton” et la “classe ouvrière blanche” dans les discours de One Nation et du parti libéral australien : 1996-2001 » est à paraître en janvier 2026, dans le numéro Creative and Critical International Responses to the Rise of the Far Right du Interfere Journal.
De l’ouvrier révolté au bush man : réécrire les luttes ouvrières comme mythe fondateur de la nation australienne
Cette communication analyse la manière dont deux mobilisations emblématiques – la révolte d’Eureka en 1854 et la grève des tondeurs de moutons dans le Queensland en 1891 – ont été construites comme récits fondateurs de la démocratie australienne et du parti travailliste australien.
Dans une colonie de peuplement au sein de l’Empire britannique, une résistance des ouvriers des mines d’or et des pâturages du Queensland s’organise contre l’administration coloniale. Cependant, ces luttes locales pour de meilleures conditions de travail et une meilleure représentation au sein du Parlement ont été réécrites, effaçant leur diversité ethnique et de genre pour faire l’éloge de la figure mythique du bush man, l’homme ouvrier blanc, au centre du nouveau récit national australien. Cette réécriture, contemporaine de ces luttes au XIXe siècle, persiste aujourd’hui dans les musées et les programmes scolaires australiens.
L’analyse s’appuie sur les récits institutionnels produits par les musées et centres patrimoniaux australiens – notamment le Museum of Australian Democracy, l’Eureka Centre Ballarat et l’Australian Workers Heritage Centre – ainsi que sur leurs ressources iconographiques (peintures et photographies). Ces institutions constituent des espaces privilégiés pour observer la mise en mémoire de la lutte ouvrière comme creuset du projet démocratique australien et de l’identité nationale australienne.
L’étude met également en lumière un phénomène historiographique récurrent : l’effacement de la diversité ethnique dans les luttes ouvrières au profit d’un éloge de la figure mythique du bush man, ouvrier pionnier blanc anglo-celtique. Cette réécriture, centrée sur la virilité, le labeur rural et l’esprit fraternel anglo-australien, participe à la reproduction d’un ordre racial et colonial réactionnaire au sein même des structures contestataires, telles que les syndicats, supposés incarner la résistance.
En révélant les tensions entre mémoire ouvrière, identité nationale et hiérarchies coloniales, cette communication interroge les limites d’une émancipation définie par des institutions muséales qui naturalisent la mythologie démocratique australienne tout en marginalisant les voix minorées, notamment des peuples autochtones d’Australie et les migrants non britanniques.
Hamel Marie-Lou, Université Sorbonne-Nouvelle, marie-lou.hamel@sorbonne-nouvelle.fr
Doctorante en deuxième année à l’Université Sorbonne Nouvelle, Marie-Lou Hamel écrit une thèse en science politique portant sur la gouvernance de l’asile au Royaume-Uni, avec une attention particulière aux politiques d’hébergement, aux recompositions de l’État providence et aux logiques postcoloniales de la gestion des mobilités. Titulaire d’une licence LLCER anglais et d’un master LLS axé recherche en civilisation britannique, ses travaux s’inscrivent à la croisée des études postcoloniales, de la sociologie de l’État et des politiques migratoires.
Gouverner la mobilité après l’Empire : logiques postcoloniales et gestion des demandeurs d’asile dans le Royaume-Uni contemporain
Cette communication propose d’examiner la gestion actuelle de l’asile au Royaume-Uni comme un espace où se réactivent, sous des formes renouvelées, des modes de gouvernement hérités de l’expérience impériale. Si la décolonisation du XXᵉ siècle a consacré juridiquement le principe d’autodétermination, elle n’a pas effacé les structures de pouvoir et les hiérarchies symboliques construites dans le cadre impérial (Mbembe 2001 ; Bhambra 2014). Les politiques britanniques d’asile apparaissent aujourd’hui comme l’un des lieux où ces continuités se manifestent avec une particulière acuité.
En m’appuyant sur ma recherche doctorale consacrée aux dispositifs d’accueil et d’hébergement des demandeurs d’asile depuis la fin des années 1990, j’interroge la manière dont les instruments de gestion publique (dispersion territoriale, externalisation à des prestataires privés, multiplication d’espaces d’attente ou de confinement) articulent contrôle administratif, rationalité sécuritaire et production de vulnérabilité. Ces mécanismes, bien que contemporains, s’inscrivent dans une logique de gouvernement à distance qui rappelle les modes impériaux de gestion des populations considérées comme extérieures à la communauté politique (Foucault 1975 ; Foucault 1976 ; Yuval-Davis 1997 ; Yuval-Davis 2018 ; El-Enany 2020).
Le recours à un vocabulaire de saturation, de menace ou de risque, combiné à l’usage d’infrastructures périphériques ou précaires, contribue à redessiner la frontière entre « protégés » et « indésirables », dans un pays pourtant lié par des engagements internationaux de protection. Ce traitement différencié touche majoritairement des personnes originaires d’espaces anciennement colonisés, révélant la persistance de rapports inégaux structurés par l’histoire impériale.
Cette contribution entend ainsi replacer la politique d’asile dans une généalogie plus large : celle d’un État qui, confronté à ses propres vulnérabilités politiques et symboliques, réactive des schémas de gouvernement hérités de son passé impérial. Elle invite à repenser la notion d’émancipation dans un contexte où décolonisation formelle et dépendances structurelles demeurent en tension.
Mangroo Kushboo, Université de Poitiers, kushboo.mangroo@univ-poitiers.fr
Décolonisation et revendications chagossiennes dans l’accord anglo-mauricien sur la rétrocession des îles Chagos : les limites du processus d’émancipation
À l’heure où les débats sur la souveraineté, la démocratie et l’auto-détermination des peuples font la une de l’actualité, la rétrocession des îles Chagos à l’île Maurice par le Royaume-Uni présente un cas complexe, à la fois de décolonisation et de difficulté à concilier les droits des États et des peuples. Le 22 mai 2025, l’île Maurice et le Royaume-Uni signent un accord « historique »1 qui vise à restituer l’Archipel des Chagos à l’île Maurice. Cet accord fait suite à l’avis consultatif rendu par la Cour internationale de Justice (CIJ) le 25 février 2019 qui conclut que « le processus de décolonisation de Maurice n’a pas été validement mené à bien lorsque ce pays a accédé à l’indépendance »2.
Si l’accord de rétrocession apparaît comme l’achèvement du processus de décolonisation du point de vue de l’État-nation, il soulève néanmoins des questions sur le degré d’émancipation qu’autorise cet accord en l’absence de consultation du peuple chagossien. En effet, lors du détachement de l’Archipel des Chagos de l’unité territoriale de la colonie de l’île Maurice, le peuple de l’archipel, les Chagossiens, furent expulsés vers l’île Maurice et les Seychelles. Aujourd’hui au nombre de 10 000, toutes générations confondues et dispersés à l’île Maurice, aux Seychelles, au Royaume-Uni et ailleurs dans le monde, les Chagossiens sont divisés sur la question de la souveraineté. En l’absence de consultation directe du peuple originaire de l’Archipel des Chagos, diverses stratégies et revendications chagossiennes, sous forme de pétitions au Parlement britannique et de révision judiciaire sont actuellement en œuvre au Royaume-Uni afin de faire valoir leur droit à l’auto-détermination, alors même que l’accord, devenu projet de loi et intitulé « Diego Garcia Military Base and British Indian Ocean Territory Bill » est en cours d’examen au Parlement britannique3.
Cette communication propose ainsi de mettre en lumière les limites de cette décolonisation, analysées sous l’angle de l’auto-détermination des peuples, tout en soulignant les diverses voix des sous-groupes chagossiens qui composent le peuple concerné.
Biographie :
Kushboo Mangroo est Docteure en Civilisation britannique et rattachée à l’Unité de Recherche Mémoires, Identités, Marginalités dans le Monde occidental contemporain (MIMMOC). Elle est également membre du CRECIB et de la SAES. Elle a soutenu sa thèse intitulée Stratégies de survie en exil : le cas des Chagossiens entre l’océan Indien et le Royaume-Uni (1970 – 2025), préparée sous la direction des Professeurs Susan Finding et André Magord, le 17 octobre 2025 à l’Université de Poitiers.

