Responsables de l’atelier
Elizabeth GIBSON-MORGAN (Université de Poitiers)
Claire BRENIAUX (Université Marie et Louis Pasteur)
Alice LEMER-FLEURY (Université de Limoges)
Guézais Clément, Université d’Artois, clement.guezais@univ-artois.fr
« Vieux documents, concepts modernes » ? La mobilisation des références médiévales dans les discours indépendantistes écossais contemporains
Le début du XIVe siècle est une période cruciale dans l’histoire nationale écossaise. Après sa victoire militaire retentissante à Bannockburn en 1314, le roi Robert Ier devait faire accepter son autorité et consolider la légitimité d’une dynastie encore fragile. Précisément sept siècles plus tard, le Parti Nationaliste Écossais parvenait à fixer selon un calendrier qui ne devait rien au hasard un référendum sur l’indépendance de l’Écosse. Cette communication propose dans un premier temps d’explorer les différents outils conçus par le roi d’Écosse dans les années 1320 pour marquer l’émancipation du royaume vis-à-vis du pouvoir anglais et d’un passé éprouvant. Elle se concentrera dans un second temps sur le rapport complexe que les discours politiques écossais contemporains associés à la question indépendantiste entretiennent avec ce passé.
Six ans après Bannockburn, l’année 1320 fut marquée par la production d’un document emblématique de l’histoire écossaise, la Déclaration d’Arbroath. Signée par une cinquantaine de nobles écossais, cette lettre envoyée au pape proclamait l’ancienneté du royaume d’Écosse et soulignait la volonté des Écossais de se battre jusqu’à la mort pour défendre leur autonomie vis-à-vis de l’Angleterre. En 1326, le traité de Corbeil refonda l’alliance franco-écossaise et en fit valoir l’autonomie de l’Écosse sur la scène internationale par le biais de cette reconnaissance bilatérale.
Ces incarnations médiévales (parmi d’autres) de la singularité et de l’autonomie du royaume d’Écosse ont suscité des réactions contrastées auprès des partisans de l’indépendance écossaise au XXIe siècle. Puissant socle narratif et canalisateur d’émotions, le passé médiéval de l’Écosse peut être perçu comme un remarquable outil au service de l’émancipation future du pays. Mais l’Écosse moderne, l’Écosse future, ne doit-elle pas aussi apprendre à se libérer de ses récits éculés, anachroniques et brutaux ? Le débat qui porte sur ces questions n’est pas anodin : on en retrouve les traces dans les stratégies divergentes du Scottish National party et de son ancien leader, Alex Salmond, décédé en 2024. Ce dernier n’hésita pas à honorer les champs de bataille écossais, ou à faire de la Pierre du Destin un enjeu politique. En 2020, au sujet de la Declaration d’Arbroath, il affirmait encore la chose suivante : “it’s an ancient document ; it’s very modern in its concept”.
Laplace Philippe, Université de Franche-Comté, philippe.laplace@univ-fcomte.fr
Becoming Chris: Emancipation and Empowerment in Sunset Song
This paper will examine how Lewis Grassic Gibbon adapted the framework of the Bildungsroman in Sunset Song (1932), the first novel of his trilogy A Scots Quair. In this novel, Gibbon challenges the traditional paradigms of two literary genres: the Kailyard, which reduced Scottish communities to parochial and monodimensional settings, and the Bildungsroman, which often excluded female experience or restricted their lives to their domestic fulfilments. Gibbon, in Sunset Song, introduces a female character—Chris Guthrie—who questions the constraints and the stereotypes attached to her sex within a rural Scottish community that echoes the traditional perspective of Kailyard novels.
My paper will first study the novel within the tradition of Female Bildungsromane in Scottish literature of the early twentieth century, particularly through comparisons with Catherine Carswell’s Open the Door! (1920) and Nan Shepherd’s The Quarry Wood (1928). It will consider the key expectations the protagonist is supposed to meet in novels pertaining to this genre—education, initiation, and social integration—and explore how Gibbon, Carswell and Shepherd redefine them in order to put female resilience, emancipation, freedom, and empowerment at the centre of their protagonist’s experience.
Chris’s evolution will then be studied: from being a silenced daughter, victim of her father’s patriarchal mindset, religious compliance and sexual obsession, she becomes a woman who asserts her own independence from traditional tenets.
Crucial to this process is Chris’s profound connection to the land: the natural cycles of Kinraddie become a counter-discourse to oppressive authority, enabling a form of empowerment rooted in endurance, memory, and belonging. Her bilingual identity—between Scots and English, tradition and modernity—further reflects the negotiation of a female subjectivity that refuses monochromatic and singular definitions. This paper will argue that Sunset Song not only exemplified but expanded the female Bildungsroman and that Gibbon gave it an ecofeminist agenda.
Lemer-Fleury Alice, Université de Limoges, alice.lemer-fleury@unilim.fr
L’émigration à la fin du long XVIIIème siècle : la liberté de mouvement au prisme des Lumières écossaises.
Les débats contemporains sur les questions migratoires, centrés sur la fermeture et le contrôle des frontières dans le but de freiner, maîtriser et contenir les flux d’immigrants sur toute l’île de Grande Bretagne, tendent à occulter les révolutions philosophiques et idéologiques qu’ont connus les enjeux migratoires au cours des siècles passés. Pourtant, avant 1815 et la fin des Guerres Napoléoniennes, ce fut bien l’émigration, et non l’immigration, que les gouvernements et élites économiques tentèrent de réguler voire d’interdire, avec, par exemple, le Passenger Vessels Act de 1803. Les Ecossais, et particulièrement les habitants des Hautes-Terres, étaient spécifiquement visés par ces décisions mercantilistes alors que les politiques d’amélioration du rendement des terres et les premières Clearances les poussaient à migrer vers l’Amérique du Nord. Dans le même temps, les penseurs des Lumières écossaises tels qu’Adam Smith pour n’en citer qu’un, commencèrent à développer de nouvelles théories, promouvant non seulement le laissez-faire économique mais également la libre circulation des personnes. Cette proposition de communication propose donc de s’intéresser à la convergence de la question de l’émigration écossaise et du libéralisme économique à la fin du long XVIIIème siècle, notamment dans l’essai de Thomas Douglas, 5ème comte de Selkirk, ardent défenseur d’un changement de doctrine politique, philosophique et économique sur l’émigration ; Observations on the Present State of the Highlands of Scotland publié en 1805. On s’interrogera alors sur l’influence des Lumières écossaises et des nouvelles théories d’économie politique sur la libre circulation des personnes et sur l’émigration comme une possible force émancipatrice pour les Highlanders avant l’avènement du laissez-faire.
Neyret-Tassan Sophie, Université Paris Cité, sophie.tassan@etu.u-paris.fr
Les Glasgow Girls et l’émancipation des femmes : quand les arts décoratifs deviennent un outil d’émancipation politique
Au tournant du XXe siècle, la lutte des femmes pour acquérir le droit de vote (entre autres) se manifeste à travers différents groupes de protestation, tels que le Glasgow and West of Scotland Suffrage Society(WGSS) ou encore la Women’s Social and Political Union (WSPU) menée par Emmeline Pankhurst (1858-1928).
La lutte pour les droits des femmes ne se joue pas uniquement dans les meetings et les manifestations, largement couvertes par la presse du moment. Dans le Glasgow de 1900, le mouvement féministe est même encouragé. Ainsi, la Glasgow School of Art peut être envisagée comme un lieu d’engagement politique pour les droits des femmes, porté par les artistes qui y évoluent.
J’évoquerai tout d’abord en quoi la Glasgow Society of Lady Artists, fondée en 1882 par huit artistes femmes de la Glasgow School of Art, peut être considérée comme un lieu précurseur de préoccupations féministes qui se développeront dans les décennies qui suivent.
Je montrerai ensuite comme les arts décoratifs tels que la broderie ou la céramique, perçus comme féminins par essence, peuvent être paradoxalement considérés comme des pratiques émancipatrices. Jessie Newbery, Ann Macbeth et bien d’autres mettent ainsi leur art au service des revendications féministes. A travers l’exemple des bannières brodées utilisées lors de la manifestation « From Prison to Citizenship » en juin 1910 et celui des objets créés pour le Grand Suffrage Bazaar and Exhibition d’avril de la même année en soutien à la WSPU, je montrerai que les enseignantes et les élèves de la Glasgow School of Art ont participé activement à l’émancipation des femmes. La politisation discrète des pratiques artistiques féminines au sein des ateliers de la Glasgow School of Art pourra ainsi être considérée comme une conséquence des préceptes novateurs mis en œuvre au sein de l’institution par son directeur d’alors, Francis Newebery.
Ptak Léa, Université Sorbonne Paris Nord, ptaklearose@gmail.com
S’émanciper par le silence : Jacques VI et Ier face à l’héritage mémoriel de Marie Stuart
Le silence de Jacques VI et Ier à l’égard de la mémoire de sa mère, Marie Stuart, ne relève ni d’un oubli fortuit ni d’une simple prudence politique : il constitue un geste de souveraineté, un instrument conscient de maîtrise de la mémoire et de construction identitaire. Héritier d’une figure profondément clivante – martyre catholique pour les uns, conspiratrice régicide pour les autres –, Jacques se trouve, à la mort d’Élisabeth Ire, confronté à un double impératif : redéfinir sa légitimité et réconcilier l’Écosse et l’Angleterre, désormais unies sous une même couronne. Roi venu du Nord, issu d’un royaume longtemps marginalisé et traversé de profondes divisions entre Highlands et Lowlands, catholiques et protestants, il comprend que la mémoire de Marie Stuart pourrait raviver les blessures religieuses et nationales des deux royaumes. Dans ce contexte, le silence devient un langage politique : un moyen d’articuler pouvoir et mémoire sans rallumer les tensions confessionnelles ni compromettre l’équilibre fragile d’une union naissante. Loin de signifier l’oubli, ce silence s’impose ainsi comme une stratégie d’émancipation vis-à-vis d’un héritage maternel encombrant et comme un instrument de conciliation politique. En s’abstenant de toute réhabilitation officielle de Marie Stuart, de discours, de célébration, de canonisation politique, Jacques choisit de se détacher d’une filiation tragique pour asseoir une autorité autonome et fédératrice, à même d’incarner une monarchie unie. Le transfert tardif du corps de Marie à Westminster en 1612 illustre cette logique : plus geste de clôture que d’hommage, il marque la volonté de domestiquer la mémoire plutôt que de la raviver. Ce contrôle du souvenir participe d’une véritable « souveraineté narrative », par laquelle le roi impose sa propre version du passé, tournée non vers la vengeance ou la glorification, mais vers la réconciliation durable des deux nations et l’affirmation d’une identité commune au sein de l’Union des Couronnes.
Cette communication proposera d’analyser le silence de Jacques VI et Ier à la croisée de l’histoire politique, diplomatique et mémorielle. À travers l’étude de sources variées –correspondances royales, écrits politiques, documents funéraires et diplomatiques – il s’agira de montrer comment le non-dit devient un outil de gouvernement, permettant à Jacques d’incarner la paix, la continuité et l’Union des Couronnes.

